J’ai une tendresse particulière pour les événements récurrents. A part mes règles, je veux dire. Noël. 14 juillet. Jour de l’An. 15 août. Anniversaires. Autant de petits repères à qui je demande de me faire croire que rien n’a changé, que le temps n’avance pas vraiment puisqu’il revient toujours au même point. Guirlandes. Autoroute bouchée. Odeur de bougie soufflée. Visages levés, jaunes, noirs, rouges, puis bleus.
C’est comme un rendez-vous avec moi-même not en lettres invisibles, l’occasion de faire le bilan, de regarder en arrière.
A chaque fois, la même pensée : comment c’était, l’année d’avant ? Comment et avec qui j’étais ? Qu’est-ce qui comptait alors ? Qu’est-ce qui peuplait mes insomnies et vers quoi je tendais ?
Toujours, l’espoir un peu fou d’être surprise du chemin parcouru, mais chaque fois le même bilan, à la fois rassurant et décevant. Rien n’a vraiment changé, à un cheveu blanc près.
C’est que les événements récurrents ont toujours le mauvais goût de l’être sur un an, et que 364 jours c’est pas beaucoup pour donner un nouveau tournant à sa vie.
Il faudrait se donner des rendez-vous secrets tous les quatre, cinq ans, pour tirer de vrais bilans.
Alors je pourrais dire que la vie avance, et qu’elle avance plutôt bien.
Hier a été donné le coup d’envoi de l’Armada de Rouen.
Et la dernière fois, c’était il y a cinq ans.
2008.
J’ai 25 ans, le bassin encore étroit et les idées encore larges. J’ai fini mes études depuis deux ans. Et toujours, chaque matin en me levant, l’impression de faire l’école buissonnière. C’est que je n’ai pas de rendez-vous, pas de bureau, pas de collègues. Il y a deux ans on m’a commandé un article, puis un autre, et encore un autre. Chaque jour depuis, je me dis que ça va s’arrêter, que c’est trop beau pour continuer. Pour que je gagne ma vie comme ça, juste comme ça , en faisant ce qui me plaît, ce que j’aurais bien pu faire aussi sans être payée. Alors je profite, parce que demain ça sera terminé, et jour après jour les demains prennent des airs d’aujourd’hui.
Il y a quelques semaines j’ai emménagé dans un petit studio, il ne se passe pas un matin sans que je me réveille en me disant « Putain. Mais quelle chance. » Puis je plie mon canapé lit, j’allume mon ordi, je fais ce qu’on appelle travailler et je n’ose pas trop bouger pour que rien ne change.
Il fait beau, chaud, on est aux portes de l’été, chaque moment de bonheur que je m’octroie me paraît presque indécent, je marche sur des œufs parce que ça ne peut être aussi simple que ça, être adulte, c’est pas ce que j’avais entendu à la télé ni dans la bouche de mes parents.
Je décide de rentrer à Rouen, je prends un aller simple, je ne sais pas quand je reviendrai, j’ai mon ordi sous le bras et pas de badge à badger, nulle part.
Rouen est en ébullition, l’Armada se prépare. Les quais ont mis leurs habits de fête, j’y vais le matin, tôt, pour assister au spectacle de la ville qui s’éveille. Dans les cafés, au soleil, je fais ce qu’on appelle travailler.
Il y a des langues étrangères qui résonnent partout, des filles qui se font belles, des marins dans les rues, dans les bars et dans les bras des filles qui se font belles, on fait des blagues pourries en leur disant qu’on adorerait toucher leur gros pompon parce que ça porte bonheur, ils se laissent faire en souriant, polis ou lubriques, selon le standing.
J’ai pas de mec, enfin pas vraiment, alors je fais comme tout le monde, j’embrasse un marin. Il a la peau brune et une chemise immaculée, comme tous les autres marins. Je ne retiens pas son prénom, il ne retient pas le mien, comme tous les nouveaux couples qui marchent main dans la main.
Il y a des barbeucs organisés partout, tout le temps. J’y vais, à chaque fois, mes frères et sœurs aussi sont là, on se déplace en meute, c’est une première, cette Armada où on a tous les quatre l’âge des mêmes choses, où on voit les mêmes gens et on mange les mêmes merguez.
Je n’ai aucune raison de le penser, et pourtant il y a dans l’air quelque chose qui me souffle de profiter, une main invisible qui me pousse le dos, malgré la fatigue, pour enchaîner les apéros, les concerts, les fêtes, les after.
Il y a comme une urgence à être légère, insouciante, un peu con. Alors j’obéis. Je ne dors pas beaucoup, je fume beaucoup, je bois beaucoup, mais souvent, sans prévenir, je suis envahie d’un sentiment bizarre. Une mélancolie sans tristesse, une sorte de nostalgie par anticipation.
Je suis nostalgique du présent, j’essaye de me raisonner en me disant que c’est débile, ça serait comme regretter l’avenir, mais rien à faire, à chaque fois que je tends mon verre je sais que je trinque à une époque sur le point de se terminer.
Dans une boîte de nuit installée sur les quais, un moment j’arrête de danser et je sors, toute seule, demain les bateaux repartiront en emportant les marins et les souvenirs des filles qui se faisaient belles, je sais qu’ils ne reviendront que dans cinq ans et je compte sur mes doigts. 2013, ça me paraît bien loin, mes 29 ans encore plus.
Je me demande ce qui m’arrivera, d’ici là. Je me dis ça, ce sera un vrai bilan. De retourner à cet endroit-là, dans cinq ans, assise au même endroit.
Je ne sais pas alors que dans douze petites semaines je verrai deux barres roses, qu’en effet ça ne sera jamais plus comme avant, et que toucher des pompons de marins, ça porte bonheur pour de vrai.

Il y a quatre ans, à cette heure-là, je ne savais pas si tu arriverais aujourd’hui, ni la tête que tu aurais. Je ne savais pas si ton père te verrait, je ne savais pas si tu serais jolie, j’avais peur que tu ne le sois qu’à moitié, j’espérais que ça soit la mienne, au moins.
Je ne savais pas qu’il existait du lait de vache et du lait de brebis, ni qu’on pouvait sentir l’amour monter, comme une vague, juste en regardant quelqu’un dormir.
Je ne savais pas que tu adorerais dessiner, que quand tu conjuguerais le verbe « pouvoir » à l’imparfait ça donnerait « je poulais », je ne savais pas que tu aurais peur des mouches et des ombres, que tu refuserais de manger des « animaux morts » sauf sous forme de nuggets.
Je ne savais pas installer un lit parapluie, ni qu’au petit-déjeuner tu prendrais du chocolat chaud avec une paille et y ajouterais des céréales quand le lait aurait tiédi. Je ne savais que tu aurais assez de courage pour manger des choco pops mous.
Je ne savais pas que tu serais ce drôle de mélange de timidité et d’audace, que tu aurais cette façon bien à toi d’être impressionnée par tout et par tout le monde, d’en prendre ton parti en menant ta vie toute seule, jusqu’à ce que les autres viennent à toi, c’est ça ton ordre logique des choses et des rencontres, attendre qu’on vienne à toi. Etre désirée.
Je ne savais pas changer une couche ni bercer un bébé, ceux que j’avais endormis avant toi avaient un bouton « marche/arrêt », je n’avais jamais brossé les dents de personne ni décrotté un nez.
Il y a quatre je n’avais pas peur de mourir, et j’étais prête à crever pour personne ni à m’amputer d’un bras pour que quelqu’un ait moins mal.
Il y a quatre ans je ne savais plus qu’on « poulait » faire des nez de clown avec un Babybel ni creuser un puits dans la purée pour y faire fondre du beurre.
Je ne savais pas que tu me mettrais des raclées au Memory, et que quand tu jouerais à la maman je t’entendrais m’imiter en répondant « ouais meuf » au téléphone.
Je ne savais pas que tu naîtrais avec une crête, qu’elle hésiterait pendant des mois à tomber à gauche ou à droite, que finalement elle déciderait de se rabattre devant, formant au moins jusqu’à tes quatre ans, quand tu n’es pas coiffée, un rideau épais de cheveux blonds cachant ton œil droit.
L’œil que tu auras bleu, comme celui de gauche d’ailleurs. Je ne savais pas que tu serais comme ça, je t’imaginais comme une miniature de moi, si tu savais comme je suis contente de m’être trompée.
Il y a quatre ans je ne savais pas que tu passerais ton temps à chanter de fausses chansons en faux anglais, en prenant des airs de fausses stars de la chanson, et que ça me ferait rire pour de vrai. Je ne savais pas dans la douche, quand il n’y a plus de shampoing, tu imiterais Nabila en disant « Nan mais Allo quoi » et que ça ne ferait pas du tout rire ton père.
Je ne connaissais pas le nom de tes amis, imaginaires ou pas, celui de tes amoureux, celui des lieux où tu irais, que tu aimerais, tous ces petits mots qui constituent ton univers, minuscule et imprenable forteresse de quatre ans.
Il y a quatre ans je ne savais pas que les enfants ont toujours soif et envie de faire pipi au moment de se coucher, qu’il existait des pains de mie sans croute et que j’en achèterais.
Je ne savais pas que quelques fois, le soir, tu t’installerais sur le canapé entre ton père et moi en disant « J’ai envie de discuter », tout simplement.
Je ne savais pas que tu serais si impatiente de grandir, qu’à la veille de tes quatre ans tu me dirais « Un dodo ? Quatre ans ? Vraiment ? », avant de me sauter dans les bras en disant « ouiiiiiii » comme pour me remercier, comme si j’y étais pour quelque chose dans la magie des jours qui passent en ajoutant des heures au jour, des semaines au mois et des mois aux années.
Il y a quatre ans je ne savais pas grand-chose finalement.

Récemment une amie m’a invitée à une soirée vide-dressing qu’elle organisait chez elle. L’idée était simple : se retrouver entre filles pour se toucher les nichons et vendre ou échanger les fringues dont on ne se servait plus.
J’ai hésité à venir quand j’ai regardé la liste des destinataires du mail. Faut dire que dans le lot il y avait notre copine Lilou. Qui est proportionnellement gentille a ce qu’elle a des goûts de chiotte.
Enfin je sais pas si ma phrase est claire, grosso modo t’imagines un schéma avec la gentillesse en abscisse et le goût de chiottes en ordonnée. Bah Lilou elle est tout en haut à droite.
Pour vous montrer que je ne suis pas de mauvaise foi et qu’au contraire ma tolérance n’a pas de bornes en ce qui concerne le goût de mes amies, je peux vous raconter la fois où je l’ai invitée à un cocktail assez classe dans le cadre de mon taf, et qu’elle s’est pointée avec un tee-shirt marqué « Kiss me » en strass. En même temps je m’attendais à pire, quand je lui avais envoyé un message en lui demandant de faire un petit effort elle m’avait répondu en me disant que oui, elle avait acheté un tee-shirt « j’❤ la bite » pour l’occasion.
Rassurez-vous, elle me le rend bien, elle trouve que j’ai des goûts de merde aussi et c’est de bonne guerre. Quand c’est mon anniversaire, elle me tend toujours un petit paquet en me disant qu’elle a fait attention à essayer de trouver un truc bien laid, et qu’elle est plutôt contente. En général, ça ne rate pas, elle vise dans le mile et j’adore.
Donc on est arrivées, on a toutes cherché un petit coin pour installer nos fringues dans la pièce, comme on était un peu ric-rac on a dit à Lilou qu’elle pouvait prendre les chiottes pour elle toute seule.
J’ai été un peu vexée quand j’ai vu qu’il n’y avait pas grand monde qui était intéressé par mes articles, mais moins que quand j’ai vu que Lilou s’en approchait dangereusement.
- C’est à toi ce pantalon ?
- Oui !
- Ah merde il doit être moche alors, elle a dit en le reposant.
- Non non t’inquiète, je sais pas pourquoi je l’ai acheté je le trouve dégueulasse, regarde il a des strass sur la poche arrière et il fait un gros cul.
Rassurée par mes propos, elle est allée l’essayer et nous a demandé ce qu’on en pensait.
Comme on lui disait toutes que ça lui allait très bien, que la matière était effectivement bien moche et la coupe parfaitement vulgaire, elle tournoyait entre nous, fière comme un paon, en nous demandant avec quoi elle pourra le mettre.
- Avec ton tee-shirt Désigual ça va être parfait !
- Avec ton string Hello Kitty !
- Avec ton sweat « Champion » !
- Avec tes Nike Air !
- Avec ta doudoune Lady Soul !
- Avec tes Crocs !
Convaincue, elle me l’a acheté pour trois euros.
J’ai alors commencé à regarder les fringues dans la pièce, et je me suis arrêtée sur un slim rouge de marque Kookaï.
Je suis allée l’essayer, et quand je suis revenue avec, Lilou m’a dit que c’était gerbant à souhait. Les autres copines ont confirmé qu’il était très bien, pile à ma taille, facile à porter, idéal pour l’été (2015).
Je me suis dit que c’était un bon achat, qu’on avait toujours besoin d’un jean rouge, que justement ça faisait longtemps que j’en voulais un, que la couleur était parfaite, pas trop pétante, pas trop terne, que la coupe était sympa et que ça serait super mignon avec mes sandales noires et ma veste en jean à imprimés aztèques.
Alors je suis allée l’enlever et je suis revenue avec un billet dans les mains en disant : « bon je le prends, il est à combien ? »
Comme personne ne répondait j’ai insisté : « Les filles, il est à qui ce jean ? »
Après les avoir interrogées chacune leur tour j’ai bien dû tirer des conclusions.
Ce jean était à moi.
Alors j’ai remis le billet dans ma poche et mon jean dans le sac, en me disant que j’avais quand même fait une bonne affaire.
Le ridicule ne tue pas, il fait même gagner un jean rouge.

On ne va pas se mentir, ce n’est pas encore facile.
Une question de place à prendre, à trouver, à laisser, à respecter et à faire respecter. Une putain de question de territoire qui se fait et se défait au gré des essais, des erreurs, des minuscules réussites, des échecs ridicules.
Un territoire en mouvement, tout le temps. Qui hésite. Qui dans ses errances paraît parfois mouvant, instable, et parfois infiniment vrai, humain. Comme les gens qui hésitent, et que j’aime pour ces raisons-là.
Il y a encore des mots ou des silences qui blessent, et des jouets partout, petits cailloux semés pour marquer leur territoire.
Il y a toujours de l’agacement, mais il ne se déguise plus. Lassé d’avoir cherché à se faire passer pour plus qu’il n’était, il a rendu les armes, vaincu, et prend la forme basique d’un énervement qui monte, enfle, et sort enfin sous forme de soupirs exaspérés ou de mises au point expéditives. Comme « dans les familles normales ».
Il y a des serviettes mouillées accrochées à leur place dans la salle de bain, qui me font l’effet d’un bouquet de fleurs.
Il y a toujours des soirées sens dessus dessous, mais voilà que je leur trouve un certain charme.
Je pars toujours autant, pour quelques heures ou quelques jours, mais là-bas je pense à eux, non pas deux, mais cinq.
Il y a leur délicatesse constante pour leur petite sœur, tout le temps et depuis toujours, chacun à leur façon. Il y a la prise de conscience soudaine, au détour d’une conversation, que ma fille ne connaît pas le terme « demi-frère » ou « demi-sœur ». Et que c’est à eux trois que je le dois, qu’elle leur doit, parce que du haut de leur mètre et quelque ils n’ont jamais accordé d’importance à cette subtilité de langage. Qu’ils nous ont fait ce cadeau-là, à toutes les deux, de la prendre comme elle était, au moment où elle arrivait, indépendamment de moi et de qu’ils pouvaient penser de mon arrivée dans leur vie à eux.
J’aimerais qu’ils sachent combien je leur en suis reconnaissante pour ça, je leur dirai sans doute un jour.
Il y a des vacances réservées pour six, et les jours que je compte avant de quitter la banlieue parisienne, vitres ouvertes, dans notre voiture familiale pourrie, en me retournant pour les regarder avec l’impression qu’ils sont si nombreux derrière.
Il y a des moments où leur père est là et qu’on est au complet, des dîners comme hier où il n’est pas là et qu’obligée de prendre une place plus grande finalement c’est moi qui suis plus là, et où en les écoutant raconter leurs souvenirs je manque de m’étouffer de rire avec mon verre de vin.
Il n’y a pas une place à trouver, il y en a trois. Une quand on est six, une quand seule avec eux on est plus que cinq, et une quand ils sont chez leur mère et qu’on est plus que trois.
Il y a des moments d’incompréhension, mais dans ces moments même moi je ne me comprends pas.
Il y a quelques baisers un peu plus appuyés, quelques confidences, quelques sourires, enregistrés minutieusement.
Il y a cette peur, tout le temps, que j’ai de ne pas être aimée.
Et des preuves infimes, parfois, que ce n’est pas vraiment le cas.
Je crois que ce que je détestais c’est d’être détestée.
C’est détestable d’aimer à ce point être aimée.
Je comprends des choses, j’en oublie d’autre, je construis en tirant la langue pour m’appliquer un lien entre nous, et parfois je le brise d’un coup de gueule ou de ciseau mais je m’aperçois en me retournant qu’on n’est pas repartis de zéro.
Bref, j’apprends.

Elle dit que je ne je parle jamais d’elle ici.
Que dans la famille tout le monde est là (Papa, Maman, Benjamin, Fanny, la petite soeur), sauf elle.
Elle en rajoute une couche en disant, mi-triste, mi-résignée, que c’est normal elle est sans saveur, et qu’il n’y a rien à dire sur elle.
Elle se trompe sur toute la ligne.
Elle en rajoute toujours un peu dans le pathos.
Sa chanson préférée c’est celle-là, et il faut la mettre en fond pour bien comprendre qui elle est.
Elle est coincée entre moi et mon autre sœur. Elle n’est ni l’aînée, ni la dernière, ni même la première fille.
En naissant ça avait déjà l’air de la soucier. Elle est sortie du ventre de notre mère avec les sourcils froncés.
Sur les photos d’elle bébé c’est ça qu’on remarque en premier : son regard anxieux, son air de dire « mais comment je vais trouver ma place là-dedans. »
Petite elle avait les cheveux bouclés. Elle était observatrice, docile, silencieuse.
Elle ne riait pas trop fort, ne pleurait pas trop fort, le premier souvenir que j’ai d’un hurlement date de ses quatre ans.
Au supermarché elle tenait des petits pots, debout au fond du caddy. Quand mon frère a tiré le chariot vers lui elle a basculé dans le vide, ça a fait un bruit de verre cassé et un gros silence de quelques secondes, sans doute les plus longues de la vie de notre mère. Elle est allée la ramasser en tremblant, elle ne pleurait toujours pas, et quand un hurlement est sorti de sa bouche c’était comme une deuxième naissance. Tous les cris qu’elle n’avait pas poussés sont sortis ici, dans des éclaboussures pomme-banane. Je me souviens que tout le monde courait dans tous les sens, que l’arrière de son crâne se déformait à vue d’œil, que la caissière a pris son micro pour hurler « Rayon poissonnerie, des glaçons, viiiiite !!! ».
Souvent, on raconte que c’est depuis ce jour-là qu’elle est devenue un peu tarée. En réalité il n’en reste aucune séquelle, sauf une petite mèche qui continue de pousser bouclée, avec des cheveux de bébé, juste à l’endroit de la bosse.
Quelques années plus tard, voyant qu’elle ne râlait toujours pas, ma mère l’a emmenée voir un médecin bizarre. J’imagine qu’elle lui a dit quelque chose du genre « Elle ne fait aucun caprice, est toujours sage comme une image, on aimerait bien s’en réjouir mais on sent comme un frottement, comme quelque chose qui ne veut pas sortir, à bien y réfléchir on préférerait qu’elle ouvre les vannes. »
Il y a eu un avant, et un après. En trois séances c’était plié. Elle était devenue déterminée, capricieuse et détendue.
Ses sourcils ont repris leur place normale, laissant juste entre eux deux petites lignes indélébiles, vestiges des années qui sentaient l’enfance et l’inquiétude.
On ne sait pas ce qui s’est dit. A sept ans et demi elle avait déjà cette manière involontaire de cultiver le mystère. D’éloigner d’un geste de la main ou d’un dos tourné les questions qu’on pourrait oser lui poser, de construire autour d’elle un périmètre de sécurité, une zone qui n’appartenait qu’à elle, à laquelle on aurait jamais accès.
Elle avait toujours avec elle un doudou qui s’appelait « doudoune » et qui puait le dodo mouillé. Un jour on ne l’a plus vu. L’autre soir chez mes parents je l’ai trouvé sous son oreiller mais ne lui dites pas que je vous l’ai dit, elle me tuerait.
Elle déformait souvent les mots. « Matelas » et « Euro Disney », par exemple. Aujourd’hui « mètlas » et « Eurol Disney » sont entrés dans le langage courant de la famille.
Elle faisait un blocage complet avec le son « s » et le son « z ». J’ai passé des heures à lui expliquer, calmement puis ignorant ses larmes, que putain c’était pas compliqué, si elle mettait deux « s » à « cerise » ça faisait forcément « cerisse ». Aujourd’hui encore, je ne peux pas écrire ou prononcer ce mot sans penser à elle.
Elle est devenue orthophoniste, et revient régulièrement de son cabinet avec des bouquets de fleurs offerts par les parents et tendus par les enfants. Je sais aujourd’hui que le truc qu’elle a en plus, c’est de comprendre exactement ce qu’ont dans la tête les gamins qui mettent deux « s » à « cerise », et d’éprouver pour eux une tendresse infinie.
De 0 à 18 ans, les parents de toutes les amies qu’elles se faisaient devenaient par un phénomène étrange amis avec mes parents, et allaient bientôt constituer une grande majorité de leur groupe de copains actuel. Elle est tout ça, un drôle de mélange de réserve et une façon bien à elle de constituer autour d’elle un univers transparent où tout le monde se mélange.
Quand elle a pris son envol elle a rencontré d’autres gens, d’autres horizons. Si on reconnaît quelqu’un à ses copains, je peux vous dire que c’est vraiment une fille bien.
Elle est plus du genre à vivre ses rêves qu’à les consigner dans un petit carnet. Elle a fait ses études dans une colloc de 12 personnes, puis est partie travailler à la Réunion. Entre temps elle a fait le 4L Trophy, et elle vient de booker ses billets pour Shanghai.
Tous les ans à mon anniversaire elle m’envoie par texto les trois mots magiques qu’on ne se dit jamais en direct. Parfois j’ai envie de lui envoyer en plein mois de mai, mais je me souviens qu’elle est née le 22 septembre et que j’ai encore quelques semaines à attendre.
Elle a fait la fierté de la famille un jour de 2001, où le journal local lui consacrait un article : sur le chemin du lycée avec une amie, elle avait assisté au malaise d’un homme et ensemble elles l’avaient secouru en lui prodiguant les premiers soins.
Alors qu’on en reparlait récemment elle est devenue blanche, puis rouge. Entre deux éclats de rire elle nous a dit la vérité. Il n’y avait jamais eu de malaise, ni d’homme, encore moins de premier soin. Juste un café-clope à rallonge et un retard qu’elles avaient justifié en inventant cette histoire. Pas de bol, le jour même le CPE avait rencontré quelqu’un de la Croix Rouge et lui en avait fait le récit, qui à son tour l’avait raconté à un journaliste local. Quand il lui a demandé d’intervenir pour narrer son histoire il était trop tard pour faire marche arrière, et même si la rédaction avait été déçue de ne pas retrouver l’homme en question elle avait tenu à leur consacrer une page entière dans un dossier sur le brevet de secourisme.
Elle fait des liens entre les gens, tout le temps. Retient tout, restitue tout. Est capable de se rendre compte qu’untel rencontré au bout du monde était dans la même classe que le frère d’unetelle qu’elle a connu dans le Larzac il y a 8 ans.
Elle adore les petits hauts à pois. Son mec fantasme dessus. Ces deux-là se sont bien trouvés. Petits, hein, les pois. C’est une femme Soft Grey ou Comptoir des Cotonniers, plus classique, tu meurs. Et pas trop décolletés, surtout. La dernière fois on voyait son cou, elle m’a demandé si elle ressemblait à une pute.
Elle l’a trouvée comme ça, sa place. En ne la cherchant pas. En refusant de jouer des coudes. En partant, pour qu’on attende qu’elle revienne. En consacrant son énergie à se construire sa sphère à elle. Son style, sa petite musique.
Son univers, avec dedans des pois rouges comme des cerises et une petite mèche bouclée de cheveux de bébé.

Quand il m’a dit « Salut, enchanté. J’adore ton parfum » j’ai pensé qu’il me draguait.
Quand il m’a demandé ce que c’était pour acheter le même il m’a mis un peu le doute, et en continuant à l’observer j’ai compris que le doute serait certainement la première et la dernière chose qu’il me mettrait.
Il aimait les garçons, et comme c’est un peu l’accessoire tendance qui me manque et que c’est moins cher qu’un sac Nat&Nin, j’ai décidé d’en faire mon « meilleur ami homo ».
Il était avec plein de copains et de copines gays, et ils nous ont proposé d’aller dans un bar super sympa. C’était dans le Marais, j’aurais dû me douter que ce serait pas l’endroit idéal pour choper.
Avant d’entrer ils nous ont demandé de nous mettre par couples du même sexe, et devant le videur j’ai eu un peu peur qu’il ne remarque que cette main de fille dans la mienne ne me faisait aucun effet. Que d’ailleurs la seule main de fille qui me faisait de l’effet sentait le gâteau mouillé et la pâte à modeler.
Puis on est entrés. Enfin entrées.
98% de meufs, on aurait dit une soirée Tupperware qui aurait dégénéré, où tout le monde, à leur bonheur d’avoir acheté des moules à gaufres et des pinceaux à huile en silicone se roulait des galoches en se touchant les fesses.
Je ne vais pas vous mentir. J’étais à l’aise comme Cahuzac dans un bureau de la brigade financière.
Pourtant je n’avais rien à cacher, à part ma culotte désespérément sèche, mais je marchais sur des œufs, perdue par l’impression débile d’être projetée dans un monde dont je ne connais pas les codes.
Je me suis allée au bar commander un verre, à la personne qui prenait ma commande j’ai dit « bonjour Madame. Enfin monsieur. Bonjour monsieur-dame » parce qu’il – enfin elle – enfin c’était musclée avec de la poitrine et de la moustache.
Puis je suis allée m’asseoir avec mon meilleur ami homo et on a parlé. Je lui ai dit la bizarreté que je trouvais au truc. Se retrouver entre gens de la même préférence sexuelle. Comme si c’était elle qui rapprochait. Par elle qu’on se définissait.
Il a acquiescé, mais m’a dit que c’était quand même vachement plus rapide pour choper. Que nous les hétéros on n’avait pas besoin de lieu comme ça puisqu’on était une majorité comme ça. Il m’a demandé d’imaginer ce que ça me ferait d’être dans une soirée où on me regarderait d’un drôle d’air chaque fois que je danserais avec un mec, chaque fois que j’en embrasserais un.
Je lui ai dit que oui, en effet, ça m’était arrivé et c’était pas très agréable de se sentir observée en coin, mais que dans mon cas j’avais juste eu besoin d’aller aux toilettes pour me rendre compte que ma jupe était coincée dans ma culotte.
Il n’a pas eu du tout l’air excité, j’étais un peu vexée.
Puis il m’a montré un mec en me demandant ce que j’en pensais. Je lui ai dit qu’il était pas mal, et je n’avais pas eu le temps de finir ma phrase qu’il faisait signe au mec de s’approcher, et lui déclarait en en rajoutant un tout petit peu que j’avais eu un véritable coup de foudre pour lui.
Je n’ai pas mis beaucoup de temps à comprendre que j’avais servi d’alibi à poitrine, uniquement destiné à jauger les préférences sexuelles du jeune homme, lequel s’est penché vers moi en me disant qu’il était plus du genre à aimer mon père ou mon frère.
Il me parlait avec un regard aussi désolé que s’il m’annonçait une tumeur, j’ai précisé que j’allais m’en remettre, et qu’en réalité j’avais dit qu’il était pas dégueulasse mais que mon meilleur ami homo en avait un peu rajouté, que de toute façon vraiment je ne pourrai jamais coucher avec un mec qui danse comme ça sur du Mika.
Rassuré par mon état mental il a recommencé à parler avec mon meilleur ami homo, enfin parler c’est un grand mot, en vrai il lui a demandé son prénom et s’est avancé vers lui pour l’embrasser, mais mon meilleur ami homo l’a stoppé dans sa course en lui mettant un doigt dans la bouche.
Alors que le jeune homme s’éloignait mon meilleur ami homo m’a dit que c’était ça qui était chiant ici, et pas représentatif de la vraie vie nocturne gay, cette façon qu’avaient les gens de considérer que si on en théorie on s’aimait du même sexe, alors en pratique on devait vite coucher.
Mais quelques minutes après mon meilleur ami homo s’était fait la malle, enfin le mâle en l’occurrence, et me laissait seule, échouée sur une banquette.
Une fille s’est approchée dangereusement de moi en me disant quelque chose que je n’entendais pas, alors je lui ai mis un doigt dans la bouche comme j’avais vu faire, elle a eu l’air un peu étonnée et m’a redemandé un peu plus fort si je voulais boire quelque chose.
J’ai passé la fin de la soirée à parler à droite à gauche sans réussir à danser, coincée dans mes petites habitudes d’hétéro, mes réflexes de femme qui aime les hommes, incapable de faire abstraction d’un détail, celui de la préférence sexuelle, oubliant le principal, que le point commun qui nous réunissait ici était de vouloir passer une bonne soirée, tarte aux poils à la fin ou pas. Consciente de faire partie bien malgré moi d’une génération de transition, où souvent le discours d’ouverture et d’amour sans conditions de sexe se heurte maladroitement à l’incapacité de faire totalement abstraction du facteur de préférences sexuelles.
Où le plus absurde réside exactement là : se rendre dans des endroits réunissant des individus par préférences sexuelles, alors que la grande idée est à l’exact opposé.
Me dire que ma fille aura de la chance dans une quinzaine d’années de ne pas se poser toutes ces questions, de ne pas se sentir empêtrée dans ce décalage obscur. Entre une idée de l’amour qui dépasse l’orientation sexuelle et l’impression de ne pas connaître les codes de ceux qui n’aiment pas comme elle.
A moins que dans quinze ans elle ait compris que justement, il n’y a pas de codes à maîtriser.Et qu’un matin au petit-déjeuner je lui raconterai qu’il y a quinze ans, il y avait des bars uniquement pour les gays et que je n’y étais pas très à l’aise.
Qu’elle me rit au nez en me disant « Bah putain, sinon il y avait le téléphone à ton époque ? » avant d’aller se recoucher.

–Ceci est un billet sponsorisé, je répète, ceci est un billet sponsorisé –
*
Je vous ai raconté récemment mes vacances.
Si vous me connaissez un peu, vous avez dû vous douter qu’il y a eu une merde, à un moment donné. Que tout ça était trop beau pour continuer.
La merde en question m’est apparue un matin sous la forme de pustules dans le dos de ma fille.
Ca faisait des mois que je sentais l’épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.
A chaque évènement important, mariage, rentrée des classes, anniversaire, je me demandais si ça allait sortir maintenant, perpétuant ainsi une tradition familiale ou plutôt maternelle selon laquelle un bouton doit toujours apparaître au mauvais moment.
Ce matin-là donc, en me réveillant, j’ai compris qu’on y était. Je l’ai embrassée en lui disant que ça y est, elle était une grande fille, elle était un peu dans le pâté, mais j’ai été rassurée sur sa vivacité d’esprit quand elle m’a dit « c’est toi qui me l’a donné la baricelle, parce que ton bouton il est là depuis crès longtemps » en désignant mon menton.
Le soir en la couchant j’ai réussi à l’embrasser entre deux pustules. La nuit dans le même lit qu’elle a été agitée, à base de coups violents portés par elle sur mon visage, de gémissements et de grattage frénétique, je n’ai pas beaucoup fermé l’œil mais je me disais que ce n’était pas grave : demain on rentrait en voiture, on aurait tout le temps pour dormir dedans.
Douze heures, exactement.
A l’aube on est partis, je ne savais pas que j’allais tout droit en enfer. Si j’avais su, j’aurais pris le temps de boire un café en fumant une cartouche.
Les premiers pleurs ont commencé au niveau du portail, ça la grattait, ça lui faisait mal, je n’en doutais pas beaucoup puisqu’à chaque fois que je la regardais c’était pire que la minute d’avant.
En arrivant sur l’autoroute je repensais avec nostalgie au temps où je la trouvais jolie.
Vers Lyon elle ressemblait à moi à treize ans.
Plus on progressait vers le nord plus on avançait dans le temps, au niveau de Dijon à peu près elle avait quinze ans et un sérieux dérèglement hormonal.
Alors qu’elle s’est remise à pleurer je lui ai expliqué que non, c’était définitif elle n’aurait pas de scooter.
Et comme ses pleurs redoublaient, on s’est arrêtées rapidement sur une aire d’autoroute.
Avant d’entreprendre de fumer la cigarette dont je rêvais, je l’ai rereretartinée de crème, je lui ai rerererechangé de tee-shirt pour que le dernier arrête de se coller à la peau à cause du frottement entre sa peau et son siège, je lui ai rereredit des mots d’amour, qu’elle était courageuse, et grande, et sage, et très jolie comme ça aussi (mais là j’ai croisé les doigts), je lui ai rerereredonné du Doliprane et je lui ai dit de choisir ce qu’elle voulait dans le magasin qui pourrait lui faire plaisir. A ce moment précis j’aurais même été capable d’acheter un pare-soleil Dora ou un sapin parfumé à accrocher au rétroviseur, c’est vous dire.
Mon père est allé un peu plus loin fumer sa pipe, ma fille a pris un paquet de bonbons, moi un café au distributeur, et alors qu’elle plongeait sa main dans le paquet et que je calculais qu’à raison d’un bonbon toutes les 20 secondes j’aurai 7 minutes et 40 secondes pour fumer ma cigarette tranquillement, elle s’est remise à hurler parce que les bonbons lui piquaient ses boutons dans la gorge.
J’ai jeté la cigarette que je venais d’allumer, c’était frustrant comme laisser Jude Law la braguette ouverte.
On est rentrées dans la voiture encore garée, j’ai posé mes mains sur elle dans l’espoir de me découvrir un pouvoir qui me permettrait de prendre sa maladie, j’ai calculé les kilomètres qui restaient, j’ai pensé que j’allais devenir folle, j’ai cherché dans mon sac quelque chose qui pourrait me sauver la vie. Une corde, du lexomyl, ou une famille d’accueil par exemple.
C’est alors que je suis tombée sur une cigarette électronique jetable que la marque Edsylver m’avait envoyée avant les vacances pour que j’en parle éventuellement ici, et qu’entre-temps j’avais un peu oubliée.
J’ai ouvert l’emballage qui se présente comme un « paquet de dix », ce truc que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître.
J’en ai sorti l’engin, qui ressemble à s’y méprendre à une vraie cigarette, en un peu plus lourd.
J’ai porté le filtre à ma bouche, tiré une bouffée dessus en m’attendant à ce qu’il se passe quelque chose de bizarre. Puis j’ai renversé la tête en arrière et j’ai soufflé un nuage de fumée. Aussi léger et clean qu’une haleine de femme bio qui court dans un champ de tournesol par un joli dimanche brumeux de février.
Un peu surprise par l’apaisement procuré par ce simple geste, j’ai recommencé.
Alerté par les volutes de fumée, un couple de vieux s’est arrêté, et la dame a donné un coup de coude qu’elle voulait discret mais pas trop à son mari en lui montrant notre voiture.
J’ai regardé ma fille.
Elle avait fini par s’occuper en mettant sur sa tête une couche culotte et avait fait ressortir des trous des jambes deux grosses mèches de cheveux. Depuis elle restait là sans bouger, boutonneuse et fiévreuse, l’œil hagard, en proie aux prémices du sommeil.
Incapables d’enfiler des chaussures à cause de ses boutons douloureux elle était pieds nus, et portait, sur les conseils de ma mère, un pantalon à fleurs affreux mais souple (mais affreux) (mais souple) (quand on est énervées avec ma mère on adore avoir le dernier mot) et un haut de pyjama en coton (souple) (mais pyjama) (mais souple) (oh ta gueule Maman).
Moi j’avais pas du tout le teint de quelqu’un qui revenait d’une semaine de vacances, ou alors à Dunkerque, j’avais les yeux cernés de n’avoir pas dormi et du mascara qui coulait d’avoir un peu pleuré.
La grand-mère a chuchoté un truc au grand-père, je n’entendais pas mais il y avait peu d’espoir qu’elle soit en train de complimenter mon chandail, d’ailleurs j’en avais pas, laissant découverte mon épaule gauche sur laquelle subsistait un énorme hématome datant de ma partie récente de Paintball.
Non, il y a pas à dire, toutes les deux on formait une fière équipe.
Mon père s’est alors approché de la voiture, et vérifiant que les vieux nous regardaient toujours j’ai ouvert la fenêtre et soufflé ma fumée sous le nez de ma fille en lançant à mon père : « Alors, ça fait du bien une petite pipe ? »
On est repartis tous les quatre sous les regards indignés des petits vieux, à qui j’ai adressé un signe de main amical.
Au moment où j’écris j’ai entre deux doigts la même cigarette jetable, goût tabac blond et sans nicotine.
Je sais qu’aujourd’hui on n’a pas le recul nécessaire pour avérer ou exclure un véritable risque quant à leur utilisation régulière.
En attendant elle vient de me passer l’envie de fumer les deux ou trois cigarettes que j’aurais normalement allumées en écrivant, et je pense que depuis mon retour elle en a remplacé une bonne vingtaine.
Exception faite de la voiture pendant la varicelle, je m’interdit de la fumer dans les endroits où le tabac n’est pas autorisé, pour qu’elle remplace véritablement une vraie cigarette, et qu’elle ne vienne pas s’ajouter à toutes celles que je fume quotidiennement.
Je ne suis pas encore dans une optique d’arrêt complet (je vous en reparlerai bientôt), et dans mon cas la clope électronique me permet d’espacer deux « vraies » cigarettes, et par exemple d’en fumer deux au lieu de quatre en buvant une bière (qui comme tout ce qui est bon est à consommer avec modération). Un peu comme si j’allais rendre visite à un vieux pote entre deux rendez- vous avec Jude Law, finalement.
Bilan positif donc, surtout quand je me mets à penser que pendant ce temps-là, quelque part en France, un couple de retraités parle de nous à tout-va, dénonçant les ravages du tabac de la drogue et du climat, pensant à cette petite lépreuse flanquée d’une couche sur la tête, et à son irresponsable mère qui se faisait sans doute régulièrement marietrintigner par l’homme qui aimait s’offrir une bonne pipe sur les aires glauques d’autoroute.

Un mois que je n’ai pas écrit ici, et la dernière fois c’était pour vous dire que j’étais partie en thalasso.
Vous allez vraiment finir par penser que je ne branle rien puisque j’ai une bonne excuse, je reviens tout juste de vacances.
Ca n’a pas duré un mois, je vous rassure, j’ai eu pas mal de choses à faire entre temps comme ranger mes affaires de thalasso et préparer ma valise pour repartir.
Alors que j’ai des traces de lunettes et du sable au fond des chaussures, je peux vous dire sans vouloir enfoncer de portes ouvertes à quel point j’aime les vacances.
Ou plutôt le soleil.
On est partis avec mon père et ma fille à 9h de Paris, sous une pluie battante et un froid de gueux.
A 14h, on allait chercher ma soeur à Lyon, et déjà il y avait dans l’air un truc à peine perceptible qui me faisait sentir ailleurs, ou dans un autre temps. Et toujours cette impression étrange, quand je descends en voiture vers le Sud, que je ne me rapproche pas d’un lieu mais d’une époque, celle de l’été, des coups de soleil, de la Biafine, de l’enfance.
A 22 heures le bruit du frein à main m’a réveillée, j’ai attendu un peu avant d’ouvrir la portière pour me garder la surprise, et une bouffée d’air tiède s’est engouffrée dans la voiture. Etre en été ça met 10 mois et 700 kilomètres.
En sortant de la voiture on a retrouvé ma mère, mon autre soeur, ma belle-soeur, mes nièces et mon neveu. J’ai regardé cette maison que je ne connaissais pas encore, comme on détaille les traits de quelqu’un qu’on sait voué à nous devenir familier. J’étais un peu impressionnée devant elle, elle était grande et belle, et ma soeur nous l’a fait visiter avec la fierté un peu infantile de quelqu’un qui connaît déjà, qui a eu le temps de nouer avec les lieux une complicité qu’on ne pourra pas rattraper.
Après un long apéro et un dîner rapide, on s’est endormies avec ma fille dans une chaleur moite. Dans mon lit j’ai fait ce que je fais toujours en arrivant en vacances : essayer de me souvenir comment c’était avant, le froid, la pluie, le travail, le stress, pour qu’au réveil le décalage d’espace-temps me saute à la gueule.
Mais la nuit s’était chargée de me rappeler qu’on était qu’en avril, et le lendemain matin on a pris le petit-déjeuner en regardant la pluie battante nous narguer à la fenêtre. L’après-midi, on a profité d’un moment d’accalmie pour décider d’aller voir la mer, mais le temps d’installer les 27 enfants dans la voiture; de décider d’un lieu et de réussir à se garer, la pluie avait redoublé et on s’est retrouvés dans la galerie commerciale du coin à regarder les enfants dans un manège à pièce qui ne tournait même pas.
Après une nouvelle nuit la magie a opéré : en me levant j’ai ouvert les volets, j’ai guetté ce moment où, tête rentrée dans les épaules, on attend vaincus d’avance que le froid vienne nous gifler.
Au lieu de ça j’ai dû fermer les yeux, éblouie par le soleil, et j’ai compris qu’aujourd’hui, et peut-être jusqu’à la fin de la semaine, je pourrai accomplir tout ce qui me plaît le plus dans la vie :
- Me brûler les fesses sur une banquette de voiture trop chaude.
- Perdre mes lunettes, chercher ma crème solaire, retrouver mon livre, retomber sur mes lunettes, me rappeler où est ma crème, ne plus savoir entre temps où j’ai posé mon livre, pester, me jurer d’être plus organisée.
- Etre surprise par la chaleur étouffante en sortant d’un supermarché climatisé.
- Frissonner en marchant pieds nus sur le sol d’une cuisine, puis me brûler sur celui de la terrasse.
- Ajouter un glaçon dans mon rosé.
- Errer sur un marché, en essayant de me souvenir des odeurs.
- Me demander pourquoi on a encore jamais rien trouvé pour se mettre tout seul de la crème dans le dos.
- Me mettre à l’ombre, pour enfin respirer, puis à nouveau au soleil, pour ne surtout rien gâcher.
- Avoir l’impression d’être méconnaissable tellement je suis bronzée. M’entendre répondre que oui en effet j’ai des couleurs. Là, sur le nez.
- Avancer à tâtons dans une maison sombre, volets fermés en plein après-midi pour garder la fraîcheur, marcher sur un jouet qui traîne le temps que mes yeux s’habituent à l’obscurité.
- Enfiler un maillot et une jupe, et me dire que je n’aurai encore pas mis le tiers des fringues que j’ai amenées.
- Regarder la mer, et me dire que tant qu’elle se pliera à son inéluctable rituel de roulement, rien de vraiment grave ne pourra arriver.
- Compter les jours qui restent en « dodos », et me demander ce que je ferai, normalement, à Paris à cette heure-là.
Maintenant que je suis rentrée je joue au jeu inverse.
Ma mère serait en train de passer la serpillière, sa nouvelle passion, mon père en train de tweeter, sa nouvelle raison de vivre, mes nièces et ma fille en train de s’engueuler pour avoir le sceau bleu, mon neveu en train de nous rappeler en souriant qu’un bébé est quand même la plus jolie chose qu’il soit donné de croiser, ma belle-soeur en train de le regarder en acquiescant, ma petite soeur en train de réviser ses partiels en enroulant autour de ses doigts ses cheveux décolorés, mon autre soeur allongée à la piscine en lisant sur son iPad le même roman que moi, avec quelques chapitres d’avance, en me demandant toutes les trois lignes « t’en es où ? » et en me prévenant que le plus dingue est à venir.
Et moi je devrais être en train d’attaquer mon quatrième Pulco en attendant l’apéro, fasciné par ce bouquin piqué dans la bibliothèque des amis qui nous ont prêté leur maison, me disant que quand je serai grande, moi aussi j’habiterai dans le Sud et je serai heureuse six mois de l’année.

Lundi, 15 heures. Je travaille depuis 7 heures du matin, je m’offre une pause en me livrant à mon moment détente favori : lire mes spams.
Elargement XXL me propose d’élargir mon pénis.
Rencontres coquines me dit qu’on a flashé sur moi.
La CAF me dit qu’elle me doit 6000 euros.
Ma belle-mère me dit qu’elle s’est fait agresser en Afrique et qu’elle a besoin de 6000 euros.
Thalasseo me propose de partir en thalasso gratos.
15heures 10 je n’ai pas envie de me remettre à travailler, je me livre à ma deuxième passion : répondre à mes spams.
Je remercie Elargement XXL de sa délicate intention mais l’informe qu’il y a sans doute erreur sur la personne et lui transfère l’adresse mail de mon mec.
Je réponds à Sabrina69 et PoussinnetteMordsMoiLeBoutonDeRose que je suis très touchée par leur élan de sympathie mais que si on ne peut plus regarder un petit YouPorn tranquille où va le monde.
Je souhaite bon courage à ma belle-mère et lui propose de rentrer en contact avec la CAF.
Je dis à Thalasseo que oui, je veux bien, mais seulement si Thierry Neuvic vient avec moi aussi.
Quelques minutes après je reçois une réponse de Thalasséo. C’est une agence de voyages spécialisée dans le bien-être, proposant au meilleur prix des thalassos partout dans le monde. Ils me proposent dans le cadre d’un billet sponsorisé de partir à deux et que, oui, pourquoi pas Thierry, je viens avec qui je veux.
Visiblement c’était pas un spam. Du coup je suis un peu inquiète pour ma belle-mère et pour changer les idées de son fils je lui propose de venir avec moi.
Une semaine après je prépare mes affaires pour partir en thalasso.
Je ne suis jamais partie en thalasso. Je ne sais pas bien ce qu’on est censés amener, alors je prends un maillot, un livre sur le bien-être, des graines de soja et un peignoir en coton bio.
Arrivée à l’hôtel, près de Fontainebleau. On cache la 806 dans le bois parce que c’est un établissement quatre étoiles et qu’on voudrait pas passer pour des beaufs ni laisser penser qu’on est excités comme des roumains au salon de la caravane, encore moins que j’en pleurerais de joie tellement c’est exactement ce qu’il nous fallait en ce moment.
En arrivant à l’accueil je contiens mon excitation comme je peux, je fais tout pour paraître très blasée, j’y arrive très bien d’ailleurs, la preuve je dis seulement une fois que c’est trop canon ici et que je suis trop contente, et que non on n’est pas venus en train on a juste caché la 806 dans un bois.
Dans un élan de snobisme je demande s’il est possible d’avoir une chambre fumeur. Je m’attends à entendre des éclats de rire enregistrés, c’est que je ne connais pas les codes des endroits comme celui-là, moi, et quand on me répond « oui, aucun problème, voici le pass pour la chambre 217 » je réalise que je suis à deux doigts de réaliser un premier rêve.
Fumer dans le lit après l’amour.
On monte dans la chambre et ça sent le propre et les nuits clandestines. Les étapes vers les vacances et les week-ends hors du temps, l’anonymat et les souvenirs laissés là dans une chambre dont bientôt on ne se souviendra plus du numéro.
Il y a un lit king size et un mini bar, c’est décidé plus tard je veux être riche et avoir l’impression que tous les éléments sont là pour me rendre la vie plus douce.
Comme je suis malgré tout restée simple je prends une bière et j’allume une cigarette, je m’allonge dans le lit et je regarde le plafond qui garde les empreintes des regards de tous les clients d’une nuit.
C’est pas le tout mais on a une journée chargée, à 16 heures on a rendez-vous pour un soin. On descend au centre de thalasso, ici aussi tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. On nous parle tout doucement comme si on était fragiles, on nous donne un peignoir et après s’être changés, on nous invite à nous allonger sur le ventre, chacun sur une table de massage. Au niveau de la tête il y a une sorte d’oreiller avec un trou recouvert d’une charlotte en papier pour l’hygiène, elles nous expliquent qu’il faut déchirer la charlotte pour pouvoir respirer, avec nos doigts on perce chacun la charlotte et on déchire le papier pour former un trou, et alors que je m’installe confortablement j’entends mon mec qui me dit « Tu trouves pas qu’on aurait dit un hymen ? J’ai l’impression d’avoir dépucelé une table de massage ». Je me dis que décidément, j’aurais mieux fait d’inviter Thierry Neuvic et je me laisse porter par le bruit des vagues et l’odeur de monoï. Je visite l’Ile Maurice et les Seychelles, je fais une étape aux Caraïbes et une autre en Polynésie, je suis en Malaisie quand les masseuses entrent, et commencent leur soin en silence.
Il y a de l’huile chaude, des gestes amples et d’autres plus fermes, il y a un gommage doux et des sensations fortes, il y a mon mec à quelques mètres qui se fait tripoter par une bombe, et qui après avoir dépucelé une table de massage doit avoir envie de dépuceler la terre entière, il y a la masseuse qui en vient à mes mains, me les masse doucement pendant que je les lui offre mollement, alors tout d’un coup l’envie se fait pressante, irrépressible. J’ai envie de lui choper le pouce et de lui caresser doucement, et de lui dire « Vas-y on plaque tout et on part toutes les deux au bout du monde ».
Au début l’idée me fait un peu marrer dans ma charlotte percée, puis bientôt ça prend l’allure d’un toc, et je dois lutter les vingt dernières minutes pour ne pas succomber.
Puis on se douche et on se prépare pour la soirée, et à la fin du dîner je murmure à mon mec que j’ai très envie de quelque chose, là, maintenant, tout de suite.
Un fantasme que j’ai depuis très longtemps, un truc que j’adorerais faire ici, avec lui. Alors que la nappe se soulève formant une turgescence entre lui et son assiette, quelques minutes après je suis en train de réaliser mon deuxième fantasme après « fumer dans le lit après l’amour ».
Prendre un verre au bar d’un hôtel.
Comme dans les films. Avec un air un peu mystérieux et les bras posés sur le bar, éveillant la curiosité de tous les autres clients.
Bon, il se trouve que ce soir le bar est vide, mais quand la dame du ménage passe je suis sure qu’elle me trouve très mystérieuse.
Pour en rajouter un peu dans le mystère j’essaye de prendre une voix un peu rauque pour dire à mon mec « Reste-là, je reviens ». Sans doute il pense que je vais faire caca, mais même pas, en fait je m’apprête à réaliser mon troisième rêve.
Me faire livrer une bouteille de champagne dans une chambre d’hôtel.
Je me dirige donc vers l’accueil, et m’adressant au maître d’hôtel je lui fais part de ma requête. J’ajoute que c’est une surprise pour monsieur, il me murmure que quand il nous verra remonter, il attendra cinq minutes avant de venir nous l’apporter.
Je suis un peu gênée, je trouve que ça fait coquine, mais pas autant qu’au moment où on remonte tous les deux et que le maître d’hôtel m’adresse discrètement un clin d’œil complice et un peu lubrique.
Je passerai rapidement sur la fin de la nuit qui ne vous regarde pas, je dirai juste que le lendemain on est allés sur le marché, que je voulais un chère bien sec et que j’en ai demandé un bien sexe. Et qu’après à la pharmacie, alors que je voulais demander du spasfon Lyoc je me suis un peu emmêlée les pinceaux.
Et ne comptez pas sur moi pour vous révéler que j’ai demandé un SpasFION loc.
Bref, je suis allée en thalasso grâce à Thalasseo.com, j’ai réalisé trois de mes rêves, vivement qu’ils me proposent de partir en Afrique pour tenir un singe dans mes mains et je pourrai mourir tranquille. J’en profiterai même peut-être pour aller voir ma belle-mère.

« Nous connaissons actuellement des records de fréquentation. » Marcel Truchon, responsable communication de la Fnac.
« On a eu un peu chaud au cul, mais grâce aux ventes depuis de matin, je crois bien qu’on est sauvés. » Odile Roustignol, porte-parole Virgin Megastore.
« Depuis ce matin, j’ai retrouvé goût à la vie. » Jérôme Cahuzac
« Bon c’est quand que tu la fais péter, ta bouteille de champagne ? » Ma mère
« Bien ouèj sale pute. » L, une amie.
« A quelques heures près, la vie est vraiment trop injuste. » Margaret Thatcher
Mon livre sur le mariage est sorti ce matin et je suis fébrile comme après un accouchement (les points de suture en moins). (si tu veux lire mon portrait chinois publié à l’occasion sur le blog des éditions Leduc.s, c’est ici)
Pour fêter ça, je fais gagner deux exemplaires que je peux même dédicacer à toi ou à la personne de ton choix.
Pour participer, tu n’as qu’à continuer ma petite liste en mettant une appréciation et en la signant du nom ou de la personnalité de ton choix. Si tu n’es pas inspiré, tu peux juste te la jouer critique littéraire pendant quelques secondes, et m’écrire en une phrase ce que tu as pensé de mon livre avant de le lire.
Sinon, tu peux aussi juste me féliciter. Mais pas trop quand même, je suis déjà à deux doigts de me faire pipi dessus de joie.
(Tiens, on me dit dans l’oreillette que vous pouvez aussi tenter votre chance ici !)






