Comme un lundi de printemps

Publié le 03 mai 2016 par Camille

Je descendais à pieds en direction du métro, ça allait comme un lundi, à peu près, voire comme un dimanche soir.

J’étais en train de me faire la réflexion que la langue française était riche et imagée, même son argot. On dit « avoir les boules » et l’expression a un sens, les boules ne sont pas choisies au hasard, on ne dit pas avoir le triangle, avoir les cubes ou les losanges, on dit avoir les boules et effectivement elles sont bien là, logées dans la gorge, rondes, lourdes.

Pour être tout à fait précise je n’en sens qu’une, j’ai la boule, mais après tout peut-être qu’il s’agit de deux boules réunies dans une même poche dont je ne distingue pas le contenu, comme deux testicules dans un scrotum.

J’avais les boules, donc, et un intérêt soudain pour les expressions imagées, et je me suis dit tiens c’est marrant, j’en ai plein le dos aussi, en voilà une autre bien trouvée, en avoir plein le dos c’est très concret, c’est avoir le dos à la fois courbé et raide, tendu comme un arc plié, et il y avait aussi mon cou qui déconnait, alors j’ai cherché une expression imagée avec « cou » et je n’ai pas trouvé, rien pour dire le cou qui grince à chaque mouvement, comme pour empêcher de faire « non » avec la tête.

J’en étais là, pas bien avancée donc, enfin d’un sens si, puisque j’approchais à grands pas du métro, à pas grands et sans charme, traînants, c’est ce que je me suis dit en croisant mon reflet, mes pas trainaient, j’ai même pensé que c’était fou de réussir à marcher avec si peu d’amplitude, en changeant si peu de hauteur de tête, je veux dire je ne m’arrêtais pas de lever un pied puis l’autre et ainsi de suite, et pourtant ma tête restait exactement à la même hauteur, figée, montée sans articulation sur un cou qui grinçait.

C’était en noir et blanc tout autour, le printemps ne me revenait pas, il restait à l’extérieur de mon décor, de mon corps et de mon lundi. Et à l’intérieur de moi c’était gris, c’est la couleur des tourments, je me sentais vraiment grise et renfrognée, toute perdue dans mon grand trench, quelle idée en même temps de mettre un grand trench quand on se sent déjà perdue, je marchais et je me réfléchissais en même temps.

J’avançais dans mon trajet mais pas dans mon raisonnement, je ne voyais pas vraiment d’issue, difficilement des perspectives, la vision à plus long terme que j’avais c’était celle de m’engouffrer dans le métro, c’est vous dire, et ça me soulageait un tout petit peu de savoir ce qu’il adviendrait à ce niveau-là, c’est vous dire aussi, on a les petites consolations qu’on peut.

Autour de moi tout était renfrogné, les immeubles, les rues, les gens, comme si on partageait tous les mêmes tourments.

Et puis au détour d’une rue, elle a déboulé. Avec une veste bleue et les cheveux mouillés ; Pas vraiment belle, pas vraiment laide non plus, mais ce n’était pas la question, la question c’est qu’elle avait les cheveux mouillés et l’air visiblement en retard, elle marchait vite et sa tête montait et descendait à une amplitude correcte, et du moment où elle est arrivée dans mon champ de vision le monde a changé de tête.

Elle était différente de tout ce que j’avais vu ce matin. De profil d’abord, puis de dos, puis de loin, il y avait comme un halo de légèreté autour d’elle, une sorte de vulgarité charmante, elle donnait l’impression de ne pas s’encombrer et on ne pouvait que l’envier, cette faculté là, cette posture qui disait que les choses lui passaient un peu « là » (signe de la main au-dessus de la tête), qu’elle prenait les choses à la légère, même les graves, qu’elle était de celles qui disaient « bon arrêtons de nous prendre la tête » et qui recommandait un verre ou passait vraiment à autre chose, elle portait tout ça dans sa démarche et laissait ça dans son sillage, et on avait qu’une envie c’était de marcher juste derrière elle pour régler nos pas dans les siens.

Avec ses cheveux mouillés et son manteau qu’elle n’avait pas eu le temps de boutonner, avec son air contrarié et sa moue boudeuse, elle distribuait à la volée tous les ingrédients pour changer l’air du temps et le cours des choses, pour avoir envie de transformer les tourments en simples contrariétés, pour serrer un peu son trench et relever légèrement le menton, pour gagner de l’amplitude dans les mouvements, pour souffler « c’est la vie » en la respirant à plein nez, et pour qu’en quelques secondes le printemps redevienne le printemps.

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Ps : ce cliché, c’était quelques minutes plus tard, en allant à un rendez-vous de boulot. C’était beau, et si je ne l’avais pas croisée je serais sans doute aussi passée à côté.

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5 commentaires à “Comme un lundi de printemps”

  1. J’adore, j’adore !
    Maintenant je penserai à toi quand j’aurai les boules…

  2. Maricé dit :

    Parfois certaines rencontres furtives et non partagées peuvent quand même changer notre vision de la vie, et tant mieux! J’adore le fait que tu te sentes « grise », enfin je veux dire que tu mettes une couleur sur tes sensations! Les couleurs c’est la vie!

  3. Mc dit :

    J’aime cette idée que les personnes croisées puissent nous influencer de part l’énergie quelles dégagent sans envie ni jalousie.

  4. Nadja dit :

    Très joli

  5. MissHD dit :

    Salut,
    J’aime à croire que je suis de celles qui donnent cette impression aux gens. 🙂
    Allez, la vie faut la vivre, alors sourions. 😉
    ++

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