La leçon de vie des lentilles

Publié le 27 mai 2016 par Camille

Ca faisait un moment que je n’entendais plus de bruit dans sa chambre, je suis montée sur la pointe des pieds et j’ai ouvert la porte : assise par terre, des LEGO® éparpillés autour d’elle, elle pleurait sans un bruit.

Je me suis précipitée en lui demandant ce qu’il y avait, en hurlant que si un LEGO® lui avait fait du mal il fallait qu’elle le dise à Maman et que Maman s’occuperait de lui personnellement.

Elle a dit qu’elle était nulle, même pas capable de fabriquer une école de LEGO®, elle m’a montré trois cubes empilés devant elle, j’ai bien dû reconnaître que ça n’avait pas grand chose d’une école, ou alors une école syrienne, à la limite, elle a répété qu’elle savait rien faire de toute façon, qu’en plus ça faisait deux heures qu’elle y était, qu’elle était beaucoup trop bête pour ça, et elle a fini sa phrase en abattant d’un poing rageur le dernier mur de l’établissement scolaire.

Je lui ai dit qu’elle n’était pas nulle du tout, mais que si elle continuait à se le dire, elle pourrait le devenir, parce que l’auto-persuasion avait ceci de magique qu’on finissait toujours par devenir la personne qu’on s’imaginait être.

Elle a dit qu’elle avait rien compris, je lui ai dit que si elle se disait qu’elle était forte, qu’elle allait y arriver, elle pourrait le faire, elle a repris ses LEGO® en disant « Je suis forte, je vais réussir à le faire, bah tu vois voilà, j’y arrive toujours pas, ça marche pas ton truc. »

Me félicitant en silence pour la patience que j’avais réussi à lui transmettre, je lui ai expliqué que ça n’était pas si simple ni si immédiat, que Rome ne s’était pas faite en deux jours, qu’elle était comme une plante qu’il fallait arroser de belles paroles, qu’ainsi elle germerait gracieusement, nourrie de l’amour et du respect qu’elle s’était accordés ou qu’on lui avait accordés, elle a dit qu’elle avait rien compris et je l’ai emmenée dans la cuisine. Puis j’ai mangé deux yaourts et posé quelques lentilles sur la table.

J’ai pris ma voix la plus claire et pédagogique pour lui expliquer, comme si j’étais la page 23 d’un Astrapi :

« Le sais-tu ? Si tu plantes des graines dans deux pots identiques, que tu les arroses de la même façon mais que tu donnes des preuves d’amour à l’une et de haine à l’autre, la première poussera tandis que la deuxième dépérira. » (C’était une voix d’un hors série Astrapi sur la communication non-violente)

Encouragée par son regard admiratif, je lui ai demandé de faire deux dessins à coller sur les pots, l’un portant des messages qui lui inspiraient l’amour, l’autre la haine.

Sur le premier elle a écrit « Je tème / amoure / trè bèlle plente / love / bisous / Kendji »

Sur le deuxième elle a écrit « Caca / More / attenta / moche plente », puis, en tout petit, en bas, des fois que je ne le verrai pas : « con ».

On a déposé dans chacun des pots quelques disques de coton humides, puis le même nombre de lentilles, et j’ai expliqué à ma fille qu’en plus de les arroser un tout petit peu à la même fréquence, elle devrait, plusieurs fois par jour, glisser des mots d’amour au premier et insulter le second.

Il régnait chez nous à ce moment une telle harmonie que j’ai pris quelques photos de notre œuvre, en prévision du lancement de mon futur blog parental destiné à montrer aux autres parents le bon chemin. (Le mien, donc.)

Dans les heures qui ont suivi, j’entendais régulièrement des petits pas se diriger vers la cuisine, puis une voix qui parlait tout bas, reconnaissable entre mille avec son cheveu sur la langue, susurrer des « je t’aime, tu sais tu es tellement joli que tu vas réussir à pousser, tu en es très capable, tu es si beau, tellement si beau, tu as tellement de la force que tu vas devenir encore plus beau, je dois aller m’habiller, bisous »

Et autres « Et toi tu te tais parce que t’es moche, en plus tu sens pas bon, avec ton petit coton là, et ton petit pot là, et tes petites graines trop nulles là, vas-y je veux plus te voir. »

J’ai le cœur un peu fragile, et je dois avouer que j’ai dû me retenir de lui dire d’y aller mollo, quand même, avec ce petit pot qui n’avait rien demandé ni jamais fait de mal à personne et qui terminait sa vie de yaourt à se faire insulter par une môme de 6 ans.

En 24 heures à peine, les graines commençaient à germer. Celles du deuxième pot, surtout. Celles du premier, celui de l’amour, recroquevillées dans leur coton, ne semblaient pas encore décidées à montrer à ma fille le vrai sens de la vie.

Alors qu’elle m’en faisait la remarque, je lui ai répondu que ça ne m’étonnait pas, c’était signe de putréfaction, les graines de la haine commençaient à germer car elles allaient mourir vite, terrassées par la violence des propos de ce petit tyran au regard d’ange.

Par mesure de précaution, j’en rajoutais quand même une petite couche quand elle était à l’école, m’approchant du premier pot pour lui chantonner des chansons de Cabrel, et sifflant entre mes dents au deuxième tout ce que mes ennemis (peu nombreux mais particulièrement gratinés) m’inspirent.

Au bout du deuxième jour je commençais sérieusement à m’inquiéter. Ca semblait nettement mieux parti pour la Haine que pour l’Amour, alors, tout en maintenant ma théorie de la putréfaction, j’ai encouragé ma fille à passer à la vitesse supérieure niveau insultes.

Si tôt qu’elle quittait la pièce, j’y entrais discrètement pour ajouter tout bas un petit « enculé » ou « je vais te crever les yeux tête de cul » bien senti.

A J+10, le verdict était sans appel. La Haine se portait à merveille, l’Amour était mort.

La Haine dévoilait un bouquet de tiges d’un vert si franc qu’elles semblaient sur le point de faire éclore quelques roses fleuries, tandis que l’Amour se débattait pour faire pousser quelques brins hésitants au milieu de graines éventrées.

Ma fille m’a demandé des explications, forcément. J’ai hésité à échanger les papiers des deux pots pour lui faire croire que l’Amour triomphait, toujours, ou à l’insulter matin et soir pour observer si elle faisait des progrès en LEGO®.

Finalement je lui ai dit que c’était n’importe quoi tout ça, que de toute façon on n’était pas des lentilles, et puis soudain j’ai compris que c’est à moi que les lentilles avaient donné une leçon de vie, bien plus importante, alors j’ai pris sa main et je lui ai dit :

« Viens, on va là-haut, construire toutes les deux une école de LEGO®. »

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6 commentaires à “La leçon de vie des lentilles”

  1. Audrey dit :

    J’adore <3

  2. Linette dit :

    Pas facile d’être parents. Je n’aurais jamais eu l’idée des insultes aux végétaux, je martyrise un peu mon jardin mais il ne m’en veux pas, donc je vais continuer. Donc une idée, continuer à créer avec elle mais aussi lui laisser développer son imagination. Enfin bon courage pour moi c’est fini depuis 30ans !!!!

  3. Banane dit :

    T’as été forte dans ta tête : j’aurais échangé les pots tous les jours, en fonction des progrès de la pousse, pour ne surtout pas voir l’amour périr devant elle. Mais bon, une école en Lego c’est surement mieux… 🙂

  4. Mamina dit :

    J’adorerai pouvoir lire jusqu’au bout tous ces billets mais je suis obligée de baisser les armes avant le fin à chaque fois !
    La raison : tout simplement la couleur de l’écriture, c’est pour moi à chaque fois un déchiffrage de chaque mot et au bout d’un paragraphe j’arrête !
    Là je viens de batailler pour poser mon commentaire, c’est
    à tâton que j’ai pu écrire dans les bonnes cases…
    S’il vous plait Camille, ayez pitié des yeux fatigués, des yeux qui ont vieilli, des lunettes mal ajustées, des rétines tremblantes…
    Vous-même vous arrivez à nous lire ???
    Bises !

  5. Cecile dit :

    Excellent !! En même temps je ne suis pas très étonnée que le petit pot de haine ait mieux poussé : les insultes étaient si drôles et si mignonnes à la fois (si, si même celles de la maman…) et ta fille y prenait tellement plus de plaisir que forcément la plante a eu envie de grandir pour connaître la suite et pour plaire à sa maîtresse … En fait c était des lentilles gentilles et pleines d humour…! La morale c est finalement que l humour triomphe de la haine, non ? Bon sinon les legos c est bien mais moins drôle, non ? Continue tes billets, c est une vraie bouffée d air frais !

  6. MissHD dit :

    La morale : faut savoir se faire aider et ne pas rester sur un échec ^^. Haha
    C’est toujours comme ça, Murphy a encore frappé. 😛 Sinon, belle idée tout de même. Bien vu !
    ++

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