Comme avant

Publié le 21 février 2017 par Camille

Quand j’étais petite je jouais à faire « comme si ». Aujourd’hui mon jeu préféré c’est celui du « comme avant ».

J’ai la nostalgite aiguë de tout, tout le temps. Ce n’est pas une nostalgie triste, c’est une mélancolie heureuse, celle des gens qui ont la chance de ne pas encore avoir traversé d’ouragan.

Je suis parfois nostalgique de ce que je vis dans l’instant, en pensant que bientôt, ce présent ne sera plus là. C’est autour de ce sujet que tourne d’ailleurs mon deuxième roman, Ta façon d’être au monde, qui vient de sortir chez Pocket. (Et hop le petit placement produit, call me Jacques Séguéla. (Ou Beyonce, si vous voulez, mais il y a un peu moins de rapport.)

J’ai appris après la sortie du livre qu’il existait un terme pour ça, qui résumait à peu près tout. Une chance que je ne sois pas tombée dessus avant de rendre mon manuscrit, sinon mon roman se serait appelé « Nowstalgia », à l’intérieur j’aurais écrit que c’était le sentiment qui pouvait nous envahir en pensant à ce que bientôt, on regretterait du présent.

Non seulement mon éditeur aurait pensé que je ne m’étais pas foulée, mais en plus j’en aurais vendu tellement peu qu’aujourd’hui je ne serai pas tranquillement en train de vous écrire avec les orteils en sirotant un jus detox, allongée au bord de la piscine intérieure que j’ai fait creuser dans mon hôtel particulier haussmannien.

Inévitablement, c’est en vertu de ce « comme avant » que j’aime les endroits que j’ai déjà visités, les odeurs que j’ai déjà respirées – « First », le parfum de ma mère quand j’étais petite, ou encore « Premières tontes », l’horrible nom que je viens d’inventer pour celui de l’herbe fraîchement coupée (call me Beyonce finalement) qui au début de chaque printemps nous rappelle celui d’avant.

Récemment, j’ai proposé à ma famille de fêter Noël à nouveau. C’était très simple dans ma tête : on avait adoré être ensemble le 25 décembre et c’était passé trop vite. On avait juste à se retrouver une nouvelle fois, à mettre des guirlandes partout et nos souliers qui brillent, à boire du champagne avec une musique de Noël en bruit de fond, à s’offrir un tout petit cadeau et ce serait le 25 à décembre à nouveau.

Comme avant on est arrivés au compte-goutte. Comme avant mon père a proposé des bières avant même qu’on enlève notre manteau, en demandant si la route avait été bonne. Comme avant, ça a un peu bouché sur le périph, mais après nickel, oui je veux bien si elles sont fraîches, hop hop hop viens me faire un bisou, toi, qu’est-ce que t’as grandi encore.

Comme avant on est descendus en ville pour les derniers cadeaux, en laissant tous les enfants à ma mère. Comme avant, elle a dit qu’elle avait plein de choses à faire et qu’il ne fallait pas qu’elle traîne, et elle a passé trois heures à jouer au Mistigri.

Comme avant on est rentrés tôt pour préparer à manger, on a suivi les consignes de notre mère qui n’a suivi aucune recette, on a déposé des trucs frais au garage, on a cherché les ciseaux, le plateau, l’éponge, le sel, le scotch (ça, c’était avant de réaliser qu’on avait oublié d’acheter du papier cadeau).
Comme avant, on est allées « se faire une gueule vite fait », et on s’est retrouvées à 4 dans la salle de bains, à refaire le monde en tentant de cacher la misère.

Comme avant les enfants se sont couchés trop tard, on a beaucoup trop bu, c’était vraiment presque comme Noël sauf qu’au sapin tout nu récupéré dans le jardin, mon père avait accroché des pinceaux, des bottes, des fourchettes, et des guirlandes de papier toilettes. Il ricanait de sa blague et ma mère en râlait.
Comme avant.

Comme avant c’est passé trop vite, et le lendemain on s’est dit au-revoir avec la main jusqu’à ce que les voitures tournent au bout de l’allée.

J’avais encore envie de jouer à comme avant, alors je suis restée quelques jours de plus. J’avais du travail, alors le lendemain j’ai décidé d’aller travailler dans un café à Rouen, comme avant, quand j’étais à la fac. J’ai fait sonner mon réveil tôt, je me suis préparée sans faire de bruit, j’ai petit-déjeuné dans la cuisine vide.

Comme avant je me suis dirigée vers l’arrêt de bus, je l’ai attendu dans le froid, et il est arrivé, et comme avant j’ai eu cette petit joie honteuse dans le ventre, le plaisir que le bus finisse toujours pas arriver, irrémédiablement, comme avant.

J’ai sorti ma carte de bus et il s’est arrêté devant moi. J’ai vu ma tête dans le reflet de la porte et ce n’était plus du tout comme avant.

Alors j’ai compris qu’il était peut-être temps d’arrêter de faire comme avant, peut-être temps de comprendre que mes 20 ans et décembre, c’était fini depuis longtemps.

J’ai dit au chauffeur que je ne montais pas. Je suis retournée à la maison, celle de mes parents devenus grands-parents, j’ai retrouvé ma fille et j’ai joué avec elle avant de commencer à travailler, et j’ai trouvé ça bien aussi, de jouer à comme maintenant.

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6 commentaires à “Comme avant”

  1. Je déteste faire comme avant, les souvenirs sont tellement plus doux que la réalité, souvent… mais tu me donnerais presque envie, avec tes conneries ! Snif snif, c’est beau, comme là maintenant ce texte. Merci.

  2. VAUJOUR dit :

    Mais Camille est-ce que tu n’aurais pas oublié… la MESSE de minuit ?!

  3. Celia dit :

    Salut Beyonce,
    T’écris super bien avec les orteils dis donc! Moi je suis pas du tout fan de Noël mais la Nowstalgia je connais bien (sauf son nom, tu me l’apprends merci!). C’est plutôt doux et agréable je trouve, mais pas le mieux pour profiter du présent sans doute… Un équilibre délicat à trouver (sinon, je vote pour « premières tontes », quel sens du titre décidément).

  4. Cecile dit :

    Salut
    Je viens de finir ton livre a l’instant et en lisant la couverture j’ai vu que tu avais un blog! 🙂
    Je te remercie car tu as decris très précisément ce que j’ai toujours ressenti depuis mon enfance sans jamais avoir réussi a mettre des mots dessus ni même en avoir conscience a 100% je ne sais pas comment te l’expliquer c’était diffus ca faisait partie de moi…
    Je pensais même avoir un soucis de ne pas savoir apprecier le moment peur de la mort, que tout s’arrête, que le maintenant c’est deja du passé qui ne reviendra jamais meme en regardant jouer mes enfants je me dis comme ils grandissent… un jour proche ils seront au collège ne joueront plus ensembles et puis ils partiront et blabla
    En fait tu as résumé l’histoire de ma vie 🙂
    Merci!!

  5. mathilde dit :

    Bonjour Camille,

    je suis actuellement en train de lire « Ta façon d’être au monde » acheté à sa sortie en poche et je le déguste. Comme j’ai dégusté cet article et qu’il me tarde d’aller lire le reste de votre blog.

    alors Merci. Car je suis nostalgique de tellement que même les choses à venir me manquent déjà…

    Belle journée à vous.

  6. sylvie dit :

    Bonjour!
    La vie d’avant me manque à moi aussi car avant tout était simple et on vivait dan le monde réelle et non dans les réseaux sociaux!
    Merci!

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